On respire avec Jean-Paul Delfino

J’ai besoin, comme disait Gabin, de trois choses essentielles :
une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire !

Librairie de Pithiviers  Votre vingtième roman, Assassins !, est paru le 5 septembre 2019 aux éditions Héloïse d’Ormesson. Pouvez-vous nous le présenter ?

Jean-Paul Delfino  Assassins ! revient sur les dernières heures de la vie de Zola. Et il dit tout haut ce que bien des gens pensent tout bas. Zola n’est pas mort des conséquences d’une cheminée bouchée de façon accidentelle. Mais il a bel et bien été assassiné. Par un homme que l’Histoire connaît grâce au journaliste Jean Bedel. Le meurtrier se nommait Henry Buronfosse. En revanche, qui a armé le bras de ce militant d’extrême-droite, virulent antisémite ? Voilà toute la question.

Librairie de Pithiviers  Le héros de ce roman est Emile Zola ? Avez-vous une fascination particulière pour l’homme ?

Jean-Paul Delfino  Mon grand-père maternel était mineur de fond, dans les Cévennes. Ouvrier, exploité durant plus de quarante années à travailler à cinq cents mètres sous terre, leader syndical, humaniste, il ne possédait pas une culture très étendue. Mais il était Germinal, par toutes ses tripes et toute son âme. Il était l’incarnation du roman de Zola. Et c’est par Germinal que je suis entré dans l’univers de la littérature, en tant que lecteur, à treize ans. De façon confuse encore, j’ai alors commencé à comprendre à quoi pouvait servir la littérature, ce qu’était la littérature en action. Et comme le destin peut se montrer, parfois, taquin, j’ai appris au tout début de l’écriture d’Assassins que je vivais actuellement dans le dernier appartement où Zola a vécu, avant de quitter Aix-en-Provence pour Paris !

Librairie de Pithiviers  Comment vous définissez-vous ? Etes vous auteur, scénariste, écrivain, historien … ?

Jean-Paul Delfino  Je suis un porte-stylo. J’écris. Et j’ai enfin compris que c’était cela, le plus important : écrire. Après, ce que deviennent mes romans ou mes films, mes nouvelles ou mes pièces de théâtre, succès ou insuccès, cela me dépasse. Il ne restera, de toute façon, que la chose écrite.

Librairie de Pithiviers  Comment êtes-vous venu à l’écriture ? Etes-vous né avec vos romans ou vous êtes-vous réveillé un jour en vous disant « je vais écrire… » ?

Jean-Paul Delfino  Je ne sais pas si je sais écrire. Mais je sais bien que je ne sais pas ne pas écrire ! Écrire est venu naturellement, dès lors que j’ai commencé à comprendre quel était l’un des secrets majeurs de la littérature : transmettre de l’émotion. On peut écrire des lettres d’amour, des manifestes politiques, des odes à l’enfance. On peut raconter des épisodes de la grande Histoire ou, au contraire, se concentrer sur son nombril. L’objet de l’écriture peut être multiple. Mais il reste une feuille morte s’il n’est pas gorgé d’émotion. A mon sens, c’est lorsque l’on admet que l’on écrit pour émouvoir et partager que l’on peut commencer à parler de littérature. Mais ça n’est là que l’une des composantes de ce prisme particulièrement mystérieux et rétif à l’analyse !

Librairie de Pithiviers   Héloïse d’Ormesson, c’est quand même un sacré nom… Comment s’est fait le choix de cette maison d’édition ?

Jean-Paul Delfino  J’ai passé dix ans chez Anne-Marie Métailié. Elle est celle qui m’a fait évoluer du statut d’auteur à celui de romancier, qui m’a donné ma chance. Dix ans au Passage. Et c’est là que j’ai approfondi ce que je croyais connaître, que j’ai touché du doigt la différence majeure qui existe entre romancier et écrivain.
La nécessité de changer d’éditeur, lorsqu’elle ne s’appuie pas sur des raisons financières, se fait de façon naturelle. On sent la fin d’un cycle. Héloïse s’appelle D’Ormesson, c’est vrai. Mais c’est Héloïse que j’ai choisie. Pas son patronyme. Et j’ai eu la chance d’être choisi par elle.

Librairie de Pithiviers  Parlez-nous de vos toc (troubles obsessionnels compulsifs) d’auteur. De quoi avez-vous absolument besoin pour écrire ?

Jean-Paul Delfino  Lorsque j’étais étudiant en journalisme, à Bordeaux, j’ai retenu une leçon entre toutes : il faut pouvoir écrire dans n’importe quelles conditions. Je n’ai donc aucun toc notable. Si j’ai le choix, en revanche, ce n’est pas très compliqué. J’ai besoin, comme disait Gabin, de trois choses essentielles : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire ! Et Lou, ma chatte, que je soupçonne, la nuit venue, de corriger mes manuscrits ! Une dernière chose : la musique. Mon roman à sortir, entre septembre et janvier prochains (le calendrier n’est pas encore arrêté) s’intitule Isla Negra, du nom de la dernière demeure chilienne de Pablo Neruda. Je l’ai écrit en n’écoutant de façon quasi exclusive que des albums de Astor Piazzolla. Celui qui est en cours, lui, se fait au son des musiques de films de Nino Rota. Assassins était, pour sa part, rythmé par la guitare classique.

Librairie de Pithiviers  Quelle charge de travail doit-on fournir pour écrire un roman historique ?

Jean-Paul Delfino  Pour Assassins, j’ai passé quatorze mois sans écrire une seule ligne de  littérature. J’ai épluché, grâce à Gallica (serveur de la Bibliothèque Nationale de France) toute la presse nationale et régionale française, de 1890 à 1905. Sans parler des magazines de l’époque, des bulletins municipaux, des écrits des Daudet fils et autres frères Goncourt, des discours politiques, des manifestes de Drumont, etc. Vous ne pouvez pas peindre une époque, et a fortiori attaquer l’antisémitisme, si vous ne connaissez pas vos adversaires, jusque dans leur intimité. Drumont, Déroulède, Barrès, Maurras, Gyp, et hélas tant d’autres : vous ne pouvez les faire agir dans un roman que si vous savez, avec le maximum d’informations possibles, qui ils étaient, ce qu’ils pensaient, quels étaient leurs amis, leurs familles, leurs points forts ou leurs faiblesse. C’est un travail de fourmi, aussi passionnant qu’épuisant. Mais c’est le prix à payer.

Librairie de Pithiviers  J’aime beaucoup cette phrase de Christian Bobin : « Peu de livres changent une vie. Et quand ils la changent, c’est pour toujours ». Vous pouvez nous parler d’un livre qui aurait changé votre vie ?

Jean-Paul Delfino  Germinal, bien entendu. Mais ce livre était rattaché à mon histoire familiale. Après, très vite, sont venus d’autres titres. Les fleurs du mal, de Baudelaire. Une explosion, une déflagration. Gabriela, de Jorge Amado, que j’ai eu la chance de connaître un peu. L’attrape coeur de Salinger, évidemment. Le Serpent d’étoiles de Giono. Boris Vian. Mais aussi des romans dont on ne parle plus ou peu, aujourd’hui. La trilogie des Cévennes de Jean-Pierre Chabrol. Le Lazarillo de Tormes. Rue des bons Enfants, de Patrick Cauvin. Les polars de Chester Himes. Les divagations géniales de Richard Brautigan. Et les rendez-vous ratés, car tous les livres ne sont pas faits pour tout le monde. Et ils doivent, de plus, arriver au bon moment. Cent ans de solitude, lorsque j’avais quinze ans, m’est tombé des mains. Je n’étais sans doute pas prêt. Je le tiens aujourd’hui pour l’un des meilleurs romans au monde.

Librairie de Pithiviers  Si je vous demande de nous raconter une de vos journées type (hors confinement…)

Jean-Paul Delfino  Lever vers sept heures du matin. Douche. Lou grimpe sur mon épaule, à la façon dont un perroquet le ferait sur l’épaule d’un pirate. C’est le rituel. Puis, thé. Informations. Ecriture à la main, pour environ deux heures. Un tour en ville, car je marche beaucoup en flâneur, en passant, en rêveur. Déjeuner. Sieste d’une vingtaine de minutes. Puis, je tape à l’ordinateur ce que j’ai écrit à la main, le matin. Nouvelle déambulation. Courrier. Dîner. Film. Et la journée se finit souvent devant un épisode des Simpsons !

Librairie de Pithiviers  et une de vos journées type (en confinement) ?

Jean-Paul Delfino  C’est exactement la même ! Promenades en moins. Mais je les remplace par du vélo d’appartement. Quant au fait de marcher, j’adore cette citation de Giono, même si je ne parviens pas à savoir de quel livre elle est extraite : « Si tu n’arrives pas à penser : marche. Si tu penses trop : marche. Si tu penses mal : marche encore ». Remplacez le verbe marcher par écrire...

Librairie de Pithiviers  Question subsidiaire : si vous deviez envoyer un petit message personnel pour soutenir les ami.e.s de la librairie de Pithiviers pendant cette période difficile…

Jean-Paul Delfino  Résistez. Toutes les librairies – et je ne parle pas des vendeurs de livres par correspondance – ne pourront s’en sortir qu’à une condition qui, pour moi, me semble majeure : le lien social. Ce que les lecteurs viennent chercher, dans les librairies, ce sont des conseils et des livres, certes. Mais ils viennent, me semble-t-il de plus en plus, rechercher de l’humain, du sens. Un livre est un fétiche, un objet magique. Et les libraires possèdent, dans l’inconscient collectif, ce pouvoir d’aiguiller les errances et les doutes des lecteurs vers des livres qui vont agir directement sur leur vision du monde et, donc, sur leur façon d’agir sur le monde. Ils sont tout à la fois des lettrés, des commerçants – mais aussi des confidents, des psychiatres, des confesseurs. Leurs salaires pourraient être payés par la Sécurité Sociale !

(Photo Ouard Laroubi)