On respire avec Brigitte Benkemoun

J’ai encore du mal avec le mot écrivain.
Il me paraît trop lourd, trop grand pour moi.

Librairie de Pithiviers   Votre troisième livre, Je suis le carnet de Dora Maar, est paru en mai 2019 aux éditions Stock. Au-delà du récit historique et artistique, c’est une aventure extraordinaire qui vous est arrivée… Pouvez-vous nous la présenter ?

Brigitte Benkemoun   C’est une histoire de chance, de hasard et d’obstination. J’ai d’abord la chance d’avoir un mari distrait. Perdant à peu près tout, il a fini par égarer aussi son petit agenda qu’il conservait miraculeusement depuis une dizaine d’années. Par chance encore, Hermès ne faisait plus ce modèle dans le même cuir. Je lui ai donc suggéré de chercher sur Ebay. Le hasard fait bien les choses, il a trouvé très vite exactement le même étui d’occasion : même taille, même marque, même cuir. Avec en prime à l’intérieur un petit répertoire téléphonique resté glissé dans la poche intérieure avec les noms et adresses des plus grands artistes de l’après-guerre : Cocteau, Aragon, Breton, Braque, Giacometti, Balthus, Eluard, Brassai, Lacan… C’est là que mon obstination entre en scène : Il m’a fallu trois mois pour comprendre que j’avais en main le carnet d’adresse de Dora Maar, et 2 ans pour faire parler ce carnet. Le résultat est une sorte de biographie relationnelle qui reconstitue un monde et la vie de cette artiste, réduite trop souvent à la femme qui pleure de Picasso.

Librairie de Pithiviers   Comment vous définissez-vous ? Etes vous auteur, auteure, autrice, écrivain, écrivaine ?

Brigitte Benkemoun   J’ai encore du mal avec le mot écrivain. Il me paraît trop lourd, trop grand pour moi. Il m’arrive de l’écrire, pour demander un visa ou remplir un formulaire officiel… mais je me sens toujours un peu illégitime. C’est tout juste si je ne me retourne pas pour vérifier que personne ne va me surprendre en train de fanfaronner. Généralement je dis auteur ou auteure. Indifféremment. Ce n’est pas très XXIe siècle, mais je me fiche un peu de féminiser le mot. En fait, l’anglais serait plus simple, à tout point de vue : on est writer et puis c’est tout.

Librairie de Pithiviers   Comment êtes-vous venue à l’écriture ? Etes-vous née avec ou vous êtes-vous réveillée un jour en vous disant « je vais écrire… » ?

Brigitte Benkemoun   J’ai longtemps été journaliste, donc d’une certaine façon, j’ai toujours écrit. Mais je n’imaginais pas vraiment écrire avec un E majuscule, c’est à dire devenir auteur, ou écrivain si vous préférez… ! Mon premier livre, La Petite fille sur la photo, devait à l’origine être un documentaire pour la télévision. C’est une cousine éditrice qui, intéressée par le sujet (la guerre d’Algérie à hauteur d’enfant) m’a dit « je prends le livre qui va avec… ». Le doc ne s’est pas fait pour des histoires de production, restait le contrat pour Fayard qu’il a bien fallu honorer.

Librairie de Pithiviers   Vous avez d’abord publié La petite fille sur la photo chez Fayard. Vous êtes maintenant éditée chez Stock : comment s’effectue un changement de maison d’édition ?

Brigitte Benkemoun   Mon changement d’éditeur est un peu particulier. Il est hélas lié à la disparition de mon éditrice Isabelle Seguin. Jamais je n’aurais écrit sans elle, sans sa confiance, sa persuasion, sa bienveillance, son exigence. Malheureusement, La petite fille sur la photo est l’un des derniers livres qu’elle a publiés. Après son décès, je n’ai eu aucune nouvelle de Fayard. Et j’étais assez convaincue que sans elle je n’écrirais plus jamais. Un ami m’avait expliqué que pour réussir sa vie, il fallait avoir fait un enfant, planté un arbre et écrit un livre. Je cochais toutes les cases, donc je m’étais fait une raison. C’est Manuel Carcassonne qui m’a contactée quand il a pris la direction des Editions Stock. Il m’a redonné confiance et l’envie d’écrire. Je lui en suis infiniment reconnaissante.

Librairie de Pithiviers   Parlez-nous de vos toc (troubles obsessionnels compulsifs) d’auteure. De quoi avez-vous absolument besoin pour écrire ?

Brigitte Benkemoun   J’ai une manie assez chronophage. Quand j’ouvre le fichier de mon manuscrit, apparaît inévitablement la première page. Et au lieu de reprendre le texte où j’en étais restée la veille, je ne peux m’empêcher de relire et triturer chaque matin le tout début. Je perds un temps fou à supprimer un adjectif, un point, une virgule de cette première page, quitte à les modifier à nouveau le lendemain. Mais c’est peut-être une forme d’échauffement.

Librairie de Pithiviers   Faites-vous un important travail de recherches historiques pour l’écriture de vos ouvrages ?

Brigitte Benkemoun   Oui mais j’adore ça. Je prends un plaisir immense à retrouver le détail, la date l’adresse qui manquaient jusque-là. Avec Albert le magnifique j’ai découvert le plaisir de fouiller dans les archives, et d’y faire des trouvailles inouïes. J’ai passé un temps fou aussi à collecter des éléments sur la vie en Algérie avant la Première Guerre mondiale, en lisant la presse de l’époque, certains romans, des récits de voyageurs. Par chance beaucoup de documents sont aujourd’hui numérisées et accessibles sur Internet. Pour le Carnet de Dora Maar, il m’a fallu évidemment effectuer des recherches fouillées sur tous les personnages du carnet afin de retrouver les liens qu’ils avaient avec elle. Mais, quand on me dit « mon dieu quel travail », je réponds que je me suis surtout beaucoup amusée. L’enquête est vraiment ce que je préfère.

Librairie de Pithiviers    J’aime beaucoup cette phrase de Christian Bobin : « Peu de livres changent une vie. Et quand ils la changent, c’est pour toujours ». Vous pouvez nous parler d’un livre qui aurait changé votre vie ?

Brigitte Benkemoun   Quand j’écrivais Albert le Magnifique, un ami m’a dit « finalement ton Albert, c’est Dora Bruder sépharade ». Je n’avais encore jamais lu ce livre de Modiano, mais, par chance, je l’ai trouvé dans ma bibliothèque, étonnement dédicacé par l’écrivain à mon mari. Je l’ai dévoré dans la nuit. Et au matin j’avais l’impression que Modiano s’était personnellement adressé à moi. Il avait conforté toutes mes intuitions. Il m’indiquait le chemin. Soyons sérieux, je ne me prends pas pour Modiano, mais chaque fois que je doute, chaque fois je souffre ou que je me décourage à un moment de l’écriture d’un livre, je relis Dora Bruder et je reprends des forces. Je rêverais pouvoir le lui dire un jour.

Librairie de Pithiviers   Si je vous demande de nous raconter une de vos journées type (hors confinement…)

Brigitte Benkemoun   Je suis lente. Je m’installe sur la grande table de ma cuisine quand tout le monde est parti. Et je commence donc par ouvrir le fichier de mon manuscrit à la première page… Si je suis dans un bon jour, j’avance en « fonçant lentement », comme le dit mon amie Olivia Elkaïm. Si les mots ne viennent pas, si l’écriture est laborieuse, je préfère lâcher le manuscrit pour me consacrer à des lectures nécessaires et des recherches, sur Internet ou à l’extérieur. Dans les périodes où le temps est compté, je ne sors même pas déjeuner, ça casse la routine. Au fond, j’aime rester dans ma bulle du matin jusqu’au soir et j’ai besoin de perdre du temps. Après avoir longtemps travaillé dans de grandes rédactions, je découvre sur le tard que je suis une solitaire.

Librairie de Pithiviers   … et une de vos journées type (en confinement)

Brigitte Benkemoun   Ce qui change c’est que je ne suis plus toute seule à la maison ! Et ma capacité de concentration s’apparente à celle d’un poisson rouge. Il paraît qu’il faut 21 jours pour installer une nouvelle routine. Nous n’en sommes pas encore là… Mais est-ce vraiment très grave ?

Librairie de Pithiviers   Question subsidiaire : si vous deviez envoyer un petit message personnel pour soutenir les ami.e.s de la librairie de Pithiviers pendant cette période difficile…

Brigitte Benkemoun   J’espère de tout cœur que le monde qui émergera de cette catastrophe puisse intelligemment en tirer les conséquences. Et, si je parviens à me concentrer, je vous promets de venir vous parler de mon prochain livre. La villa racontera l’histoire d’une maison, née dans les années 70, à une époque où personne n’aurait imaginé y être confiné.

 

Photo © Julien Falsimagne pour les Editions Stock