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On respire avec Caroline Laurent

J’aime l’idée d’être à la fois celle qui lit et accompagne,
et celle qui écrit et a besoin d’être accompagnée.

Librairie de Pithiviers     Votre deuxième roman, Rivage de la colère, est paru le 9 janvier dernier aux éditions Les Escales. Pouvez-vous nous le présenter ?

Caroline Laurent     Rivage de la colère est un roman-vrai. Il s’appuie sur la fiction pour révéler un scandale hélas bien réel de la décolonisation dans l'océan Indien, et plus particulièrement dans l'archipel des Chagos, autrefois rattaché à l’île Maurice. Le sujet me touche car je suis moi-même franco-mauricienne. Les Chagossiens ont été sacrifiés sur l'autel de l'indépendance mauricienne par les Britanniques (à partir de 1968). Pour pouvoir louer l’île principale, Diego Garcia, aux Américains, qui y ont bâti une base militaire toujours active aujourd’hui, ils ont déporté les natifs insulaires. Des descendants d’esclaves malgaches, pauvres, noirs, analphabètes. La plupart vivent toujours à Maurice d’ailleurs. Mais ce qui est beau, dans cette histoire, c’est la révolte, c’est la colère de ce peuple bafoué. Portés par une soif de reconnaissance et de justice, les Chagossiens continuent, plus de cinquante après leur exil forcé, de se battre devant les plus grandes instances, à l’instar de la Cour internationale de justice de La Haye. Ils demandent une chose simple : pouvoir vivre là où ils sont nés.

J’aimerais que vous nous parliez de votre « double casquette » puisque vous êtes à la fois autrice et éditrice ? Comment bascule-t-on d’un statut à un autre ?

La société a tendance à nous enfermer dans des rôles bien définis ; elle redoute les zones floues, la porosité, l’abolition des frontières… Tant pis pour elle. J’aime l’idée d’être à la fois celle qui lit et accompagne, et celle qui écrit et a besoin d’être accompagnée. Jongler avec les deux casquettes rend humble. En tant qu’éditrice, je comprends mieux les états d’âme des auteurs, leurs difficultés, leurs ambitions, leurs déceptions, leurs envies profondes. En tant qu’autrice, je mesure à quel point l’éditeur joue un rôle déterminant. Ce petit système de vases communicants me convient très bien.

D’ailleurs vous avez créé la collection « Arpège » chez Stock…

Oui, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus excitant dans mon travail : créer quelque chose de neuf, inventer, mettre en forme des idées, révéler de nouveaux auteurs, aller à la rencontre des gens. Lancer une nouvelle collection chez Stock, c’est répondre à de nombreux défis : Stock est la plus ancienne maison d’édition française. Je dois à la fois réfléchir à la continuité, comme l’exige l’inscription dans une maison historique, et à la rupture, à la modernité (si ce mot a un sens)… Disons à une forme de fraîcheur éditoriale.

Comment êtes-vous venue à l’écriture ? Etes-vous née avec ou vous êtes-vous réveillée un jour en vous disant « je vais écrire… » ?

Dans mon cas, et cela me semble toujours aussi fou, la bascule s’est faite dans un livre : Et soudain, la liberté  (Les Escales, 2017, repris chez Pocket et Lizzie). J’étais l’éditrice d’Evelyne Pisier, une intellectuelle hors normes, une femme d’exception. Elle est morte alors que nous étions en train de travailler sur son texte. Sa dernière volonté était que je termine l’ouvrage pour elle : j’ai alors pris la plume. Et soudain, la liberté contient tout à la fois le dernier livre d’Evelyne Pisier et mon premier roman ; le regard de l’éditrice et la naissance fragile de l’autrice. Mais la vérité est que je portais en moi ce besoin d’écrire. Généralement, l’enfance et les épreuves qu’on traverse sont de bons déclencheurs de cette urgence intérieure.

Je cultive l’art de la nuance intérieure !
Multiplie les voyages immobiles.

Avez-vous des TOC (troubles obsessionnels compulsifs) d’auteur. De quoi avez-vous absolument besoin pour écrire ?

Ni tics ni tocs. Mais j’ai besoin de solitude. Ceux qui écrivent dans des cafés représentent pour moi une espèce étrange et fascinante. Ah si, quand même… Je travaille mieux sous pression, quand les délais deviennent impossibles à tenir. C’est usant pour l’entourage, évidemment.

Est-ce que vous devez travailler beaucoup pour écrire ? Ou est-ce que les mots, les histoires vous viennent facilement ?

Je n’ai écrit que deux livres, dont un seul en mon nom propre. Ce serait prétentieux de dire que les mots et les histoires me viennent facilement. Ce qui est sûr, c’est que je n’intellectualise pas l’écriture, même si une part d’enquête et de documentation peut nourrir le roman en amont.

J’aime beaucoup cette phrase de Christian Bobin : « Peu de livres changent une vie. Et quand ils la changent, c’est pour toujours ». Vous pouvez nous parler d’un livre qui aurait changé votre vie ?

Et soudain, la liberté, bien sûr. Je ne crois pas avoir besoin de développer.

Si je vous demande de nous raconter une de vos journées type (hors confinement…)

De nature assez farouche, je dois avouer que je n’ai pas de journée type, que je les fuis, que l’idée seule de la répétition ou de toute forme de standardisation m’angoisse au plus haut point. Une journée de travail ne ressemble pas à une journée de vacances ; une journée d’hiver ne ressemble pas à une journée d’été ; une journée à Paris ne ressemble pas à une journée dans l’océan Indien ; une journée avec mon patron ne ressemble pas à une journée avec mes proches ; etc.

… et une de vos journées type (en confinement)

Je cultive l’art de la nuance intérieure ! Multiplie les voyages immobiles. Je cherche dans ma petite tête le moyen de m’échapper, de vivre autre chose. Parce que sinon, lever, thé ou café, ordinateur, déjeuner, thé ou café, ordinateur, applaudissements à 20 heures, dîner, lecture, film : encore un mois, et je parlerai à ma Livebox. Ou je ne parlerai plus du tout, je ne sais pas.

Question subsidiaire : si vous deviez envoyer un petit message personnel pour soutenir les ami.e.s de la librairie de Pithiviers pendant cette période difficile…

Je voudrais revenir sur l’importance des librairies, et particulièrement des librairies indépendantes, dans notre pays. Disons-le clairement : la chaîne du livre allait mal avant même le confinement. Nous devons entièrement nous réinventer : les éditeurs doivent cesser la surproduction, s’interroger sur la fameuse « rentrée littéraire » et la folie des « prix d’automne », entretenues par une presse que par ailleurs les gens lisent de moins en moins… Nous devons revenir, comme pour tout le reste, à des liens directs, des échanges de proximité. Nos achats sont des votes du quotidien. Il ne faut pas, il ne faut plus, commander sur Amazon, qui déstructure la vie des centres-villes et la vie tout court. Avant le confinement, certains étaient ravis de ne pas avoir à sortir de chez eux pour faire leurs emplettes. J’espère que cette passivité dangereuse, qui n’est même pas de la paresse, mais bien une forme de renoncement, cessera lorsque nous pourrons de nouveau sortir librement. En un mot : achetez vos livres dans de vraies librairies, et pour vous qui habitez Pithiviers, sollicitez les bons conseils de Fabienne !

 

Photo © Caroline LAURENT