Libraire... une année de passion !

Deux libraires viennent de publier dans Le Monde une tribune "Libraires indépendants : une passion mais à quel prix? "  qui reflète bien ce que je vis, ressens et explore au quotidien depuis bientôt un an, ce combat que je mène jour après jour pour maintenir un équilibre financier tellement précaire que le moindre petit (ou grand) coup de chaleur peut venir ébranler... Je peux résumer mon équation quotidienne par cette formule : 1 journée de canicule = 1 chiffre d'affaire réduit à minima (voire à néant)  = X nuits d'insomnie à compter, recompter et imaginer des scénarios tous plus catastrophiques les uns que les autres.

Terrible arithmétique de l'envers d'un décor qui apparaît pourtant idyllique à celle ou celui qui pousse notre porte et s'extasie "que voilà une belle librairie... quelle chance" !  Sésame naïf  quasi identique à celui que j'ai dû prononcer sans même m'en rendre compte, avant, oui c'était bien avant, dans une vie précédente.

Devenir libraire : une folie ! 

De la librairie, je rêvais... la carte postale d'une petite maison dans la grande prairie des livres où j'allais batifoler en compagnie de fidèles lecteurs enthousiastes et toujours merveilleux. Je devenais cette personne formidable, effet miroir de celui ou celle qui m'avait toujours soutenue dans les coups durs en me conseillant le livre dont je n'avais justement jamais entendu parler mais qui allait transformer mon humeur du jour d'un coup de baguette magique.

Je voulais devenir cette libraire radieuse, accueillante, si drôle et tellement cultivée, chérie par ses clients, adulée des auteurs, des éditeurs et de leurs représentants.

J'imaginais ma librairie tout en bois blond presque blanc, en papier précieux et encre délicate où chaque recoin appellerait au voyage, à l'évasion.

Le rêve... comme le mot est bien choisi si l'on mesure le décalage voire même l'abîme vertigineux lorsque l'on plonge dans la réalité quotidienne du libraire. Il m'a fallu très peu de temps - ô délicieux paradoxe - pour réaliser que la librairie est un univers chronophage où les journées ne comptent jamais assez d'heures, où les nuits s'achèvent toujours trop tôt, dont le tempo consiste en une perpétuelle oscillation entre rangement, dérangement, un balancement savant entre ordre, désordre. Où le moindre carton à porter est lourd à moins qu'il ne soit vide. Où la poussière brille par sa présence et son aptitude à se régénérer nuit après nuit. Et où les raisons de la gestion peuvent d'un coup d'un seul prendre le pas sur tout le reste.

Alors évidemment, heureusement, il y a la passion. Cette passion dans laquelle je me roule, je m'ébroue, tous les matins dès que j'ouvre la porte de la librairie déserte. Ces projets qui fourmillent, qui grouillent en permanence en moi jusqu'à en devenir presque une deuxième peau. Ces auteurs dont les voix me suivent jusque chez moi et peuplent mes insomnies. Ces lecteurs qui m'encouragent jour après jour avec leurs exigences, leurs émotions et leur reconnaissance. Et tous ces livres qui, tout compte fait, ne pèsent plus tant que ça lorsqu'ils sont sortis des cartons et que l'on prend le temps de les ouvrir, de les lire. Finalement une farandole de petits riens qui font tant et tant que pas un moment, dans cette année écoulée, je n'ai regretté la folie qui m'a poussée à vouloir devenir libraire. 

Et oui, je le confirme, la librairie est tout sauf un chemin tranquille où la passion est presque plus vitale que l'air que l'on y respire !

                   Fabienne